Omar l'a tuée

Vérité et manipulations d'opinions. Enfin une information contradictoire sur l'affaire Omar Raddad.

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Les deux premiers avocats de Raddad ont avancé la thèse d'une mise en scène. Était-elle possible ?

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Avant d'aborder la thèse défendue par les avocats de Raddad il me semble fondamental de porter à votre connaissance les efforts déployés par les gendarmes pour ouvrir la porte du sous-sol.

Le lundi 24 juin 1991 dans le cadre de l'enquête administrative ouverte sur la disparition inquiétante de Mme Marchal, les gendarmes de la brigade de Mougins, appuyés par ceux du Psig de Valbonne, procédaient aux premières investigations sous la direction du maréchal des logis-chef Patrick Evrard.

C'est ainsi que les gendarmes Martial Liedtke et Jean-Louis Teulière se retrouvaient devant une porte métallique verrouillée donnant accès au sous-sol. Les gendarmes qui procédaient aux recherches à l'intérieur de la maison retrouvaient, dans le tiroir haut du meuble secrétaire de la chambre à coucher, une boîte à cigares contenant de nombreuses clefs.
Une clé portant une étiquette "chaufferie" attirait tout naturellement l’attention du gendarme Liedtke qui l’engageait dans la serrure à barillets. C’était la clé du sous-sol dont il lui fallut donner deux tours pour que la porte s’entrouvrit, ne laissant passer qu’un doigt.
Les deux gendarmes constatant une très forte résistance à l’ouverture intensifiaient leur effort. La pression, intense et continue, exercée sur la porte permettait à Liedtke d’introduire son avant-bras droit dans l’entrebâillement ainsi réalisé. La porte se déformait sous l’effet de la poussée mais la partie inférieure restait bloquée. Pendant que Teulière maintenait sa pression, Liedtke, par tâtonnements, de haut en bas, cherchait à saisir l’obstacle qui la bloquait.
blocage_porte.jpg Au bas de la porte, sa main droite entrait en contact avec un objet qu’il identifiait, par palpations, comment étant un lit pliant. Il devinait que celui-ci était couché. Par tractions successives, il parvenait à le redresser et à le basculer à l’intérieur de la pièce.
Liedtke se rendait vite à l’évidence que ce n’était pas le lit qui bloquait la porte d’entrée. La même résistance persistait à la partie basse de la porte. Pourtant, il fallait qu’ils en viennent à bout car tous deux se doutaient déjà que c’était dans cette cave qu’ils allaient retrouver Ghislaine Marchal.
Les deux gendarmes redoublaient d’effort. La porte se vrillait sans pour autant céder à la pression, qui devait être importante lorsqu’on connaît la morphologie et la force physique de Teulière. Ce dernier finissait par remarquer l’extrémité d’un tube métallique qui apparaissait sous la porte, dans son angle d’ouverture. Dans le même temps, Liedtke apercevait l’interrupteur électrique et son mur de support, ensanglantés.
Cette vision accentuait leur volonté de pénétrer dans les lieux.
Liedtke parvenait à introduire son corps entre le mur et la porte. La pièce était plongée dans l’obscurité. Pour préserver d’éventuelles traces, il ne touchait pas l’interrupteur. Il apercevait, après un temps d’adaptation à la pénombre, le tube métallique qui était glissé sous la porte.
Il parvenait avec difficulté à le chasser avec son pied droit, libérant ainsi l’ouverture. La position du lit le gênait pour pénétrer dans la pièce. Du pied, il le projetait pour préserver toutes recherches d’empreintes ultérieures.
Après tous ces efforts les deux gendarmes découvraient le corps de la victime dans la chaufferie.

Plus tard, Maîtres Baudoux et Girard, les deux premiers avocats de Raddad, élaboraient une thèse selon laquelle ce n'était pas la victime qui avait pu mettre en œuvre ce dispositif mais le meurtrier, de l'extérieur.

L’enquête de gendarmerie et l’information judiciaire démontraient que c’était Ghislaine Marchal qui avait dénoncé son agresseur après l’avoir incontestablement identifié et s’être barricadée dans le sous-sol.

Le 18 février 1992, au cours d’un transport de justice, le juge Jean-Paul Renard démontrait que le système de fermeture mis en place par Ghislaine Marchal n’était pas réalisable par un tiers voulant faire croire à une mise en scène. Son procès-verbal fera autorité. Ce qui n'empêchait pas Me Baudoux de proclamer devant micros et caméras :

« Nous venons d’apporter la preuve de l’innocence d’Omar Raddad en justifiant la thèse de la mise en scène. »

Même sa concierge, qu’il cite - paraît-il - souvent lors de ses plaidoiries, avait dû être béate d’admiration devant tant de gravité, de certitude et d’outrecuidance. Comment cet avocat dont l’essai de démonstration avait été inopérant avec celle de son confrère Girard avait-il pu tenir des propos si impudents ?

J'ai assisté à la prestation de ces deux avocats. Ils ne tenaient aucun compte des traces laissées par le tuyau métallique sur le sol et de la marque d'appui longitudinale laissée par le tuyau sur le chevron. Ils jouaient sur la flexibilité du tuyau en déposant son extrémité sur le chevron. A aucun moment leur démonstration n'avait provoqué la résistance rencontrée par les gendarmes pour ouvrir la porte. Et le juge d'instruction l'expliquait parfaitement dans son procès-verbal.

J’apportais une appréciation complémentaire à la démonstration évidente et remarquable de précision, de logique et de bon sens du magistrat, qui tout en infirmant la thèse de la mise en scène prouvait que c’était bien Ghislaine Marchal qui avait dénoncé son meurtrier. Cette précision, je l’exposais ainsi dans mon rapport de synthèse :%%

« Le transport de justice du 18 février 1992 démontre l’impossibilité de la mise en scène d’un meurtrier qui sortant de la cave installerait un dispositif tel que celui conçu par la victime. D’autre part, si l’on admettait que c’est le meurtrier qui place le lit derrière la porte, ses mains auraient été tachées de sang. Or, cette matière organique est absente des poignées de la porte de la cave et sur le portillon situé en haut de l’escalier. »

J’aurais pu ajouter dans mon rapport de synthèse, comme je le déclarerais plus tard à la barre de la cour d’assises :

« La thèse de la mise en scène est impossible et le juge d’instruction l’a démontré. Il faudrait pour être convaincu du contraire, que la défense ait pu établir comment le meurtrier a fait pour sortir de la cave après avoir marché dans la flaque de sang, touché tous les objets ensanglantés, sans laisser une quelconque empreinte de main sur la porte ou de semelle de chaussures sur le palier extérieur et les premières marches de l’escalier. D’ailleurs, dans leur démonstration, Mes Girard et Baudoux avaient été particulièrement gauches. »

Je ne subissais aucune question de la défense après cette remarque. Mais ce n'était plus Maîtres Baudoux et Girard qui défendaient Raddad mais Maître Vergés car des divergences sur les systèmes de défense avaient rapidement opposé les auxiliaires de justice. Me Vergès le reconnaîtra d’ailleurs, et écrira qu’un conflit s’était installé rapidement entre Me Baudoux et lui-même. Baudoux disait-il était convaincu par les expertises en écriture que les messages accusateurs étaient bien de la main de Mme Marchal, mais écrits sous la torture, avec en prime une faute d’orthographe volontaire. Alors que lui-même, qui s’autoproclamait un homme simple, avait pensé que l’écriture n’était pas de Ghislaine Marchal. Ces deux systèmes de défense, qui ne tenaient pas compte de la matérialité du dossier, ne pouvaient emporter la conviction de quelque jury que ce soit.
Ainsi vont les thèses farfelues ! Elles ne résistent pas longtemps à l'examen des faits.

La question de la compatibilité de la thèse d'une machination avec les données matérielles de la cause, largement débattue pendant l'enquête et devant la cour d'assises se posait plus tard devant la Commission de révision puis devant la Cour de révision des condamnations pénales.
J'avais écrit bien avant que ces hautes juridictions ne se prononcent que les hauts magistrats qui la forment ne manqueraient pas d'observer que :

« 1 - Pour imaginer de faire peser des soupçons sur le jardinier, en inscrivant ou en faisant inscrire son prénom sur les deux portes, aurait-il fallu être informé de sa présence à proximité du lieu du meurtre, le 23 juin 1991. Présence doublement inhabituelle en ce sens que ce dimanche, je le rappelle, était jour de l’Aïd qu’il aurait dû consacrer à sa famille, et jour de la semaine où il n’a jamais travaillé. Or, seule Mme Pascal avait été informée, la veille seulement, de sa venue et Mme Pascal n’a jamais été accusée ni suspectée d’avoir tué ou fait tuer sa voisine, Mme Marchal ;
2 - La thèse de la "machination" implique que l’agresseur – machiavélique – a inscrit ou fait inscrire deux accusations manuscrites, à l’aide du sang de la victime : l’une en caractères lisibles sur la porte de la cave à vins par une personne agenouillée, l’autre presque illisible, comme en phase agonique, par une personne allongée et cela à proximité de l’endroit où le cadavre devait être retrouvé. On se rappellera que mes enquêteurs, lors des constatations matérielles, avaient consigné des détails qui ont permis de reconstituer le déplacement de la victime, blessée, depuis la porte de la cave jusqu’à l’endroit où son corps a été découvert : il n’a pas été question d’allées et venues, mais seulement d’un seul trajet, matérialisé dans la poussière de la cave et par les traces de sang, notamment.
Le blocage intérieur de la porte de la cave n’ayant pu avoir été réalisé que par la victime – donc après le départ de son agresseur qui avait lui-même verrouillé cette porte de l’extérieur en emportant la clé –, comment cet agresseur aurait-il pu être certain qu’après son départ, Mme Marchal, blessée, aurait en quelque sorte l’obligeance de venir mourir précisément auprès de la deuxième inscription ? Télépathie ? Prémonition ? Téléguidage ? Télé-portage ? Ou lévitation de la victime par l’agresseur situé hors de la cave ? Une histoire de marabout en quelque sorte ! »

Bien évidemment dans leurs arrêts respectifs, la commission de révision et la Cour de révision des condamnations pénales rejetaient la thèse de la machination chère à la défense protéiforme. Peut-être n'était-ce après tout qu'une de ses nombreuses mises en scène !

Georges Cenci

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Georges Cenci Georges Cenci ·  28 novembre 2012, 15:40

Qu'il me soit permis d'ajouter un addenda à ce billet sur la mise en scène. Une seule personne m'aura posé, hors site, la question de comprendre le raisonnement des avocats de la défense. Dans ma réponse, j'écrivais que leur raisonnement était on ne peut plus absurde dans la mesure où le meurtrier pouvait quitter les lieux en fermant seulement la porte à clé; ce qui était suffisant.... et le système prétendument mis en place de l'extérieur on ne peut plus inutile.

Romain Romain ·  05 septembre 2014, 06:24

Bonjour Monsieur Cenci,
Je suis en train de lire votre livre, c'est à la fois passionnant et très instructif.
Finalement, on cherches des solutions compliquées alors que la vérité est beaucoup plus simple dans cette affaire. Non, vous avez raison, la thèse de la mise en scène est impossible!
Premièrement, si une tierce personne aurait voulu accuser Omar en écrivant la phrase "Omar m'a tuer", encore faudrait il savoir que Omar soit présent un dimanche à la maison de la victime, or, comme l'enquête l'a démontrée seules Mme Pascal amie et voisine de Mme Marchal.et Mme Marchal elle-même (quelques instants avant d'être agressée bien entendu) savaient qu'il se trouvait à Mougins ce jour là puisqu'il ne travaillait jamais le dimanche!
Deuxièmement, les inscriptions sur les portes : par quelle imagination un meurtrier aurait-il eu l'idée d'écrire à deux reprises la mention "Omar m'a tuer", une fois ça passe, mais deux fois? c'est impossible! Surtout que l'écriture entre les deux portes est très différente. Celle sur la chaufferie montre réellement l'état d'agonie de la pauvre Mme Marchal. Qu'un meurtrier veuille accuser Omar d'avoir tué Mme Marchal, d'accord, mais pourquoi deux inscriptions?
Troisièmement, le système de blocage : la reconstitution a prouvé qu'il était impossible de verrouiller la porte d'entrée de la cave depuis l'extérieur. Là aussi, comment un assassin qui vient de commettre un crime horrible aurait-il eu toute la patience, l'imagination et la ruse de monter un tel système de blocage? Quel intérêt? Si le meurtrier avait pris le soin d'écrire la mention "Omar m'a tuer" à deux reprises dans la cave pourquoi aurait-il pris le soin de mettre en place un tel système du verrouillage de la porte?
Si un meurtrier voulait vraiment accuser Omar, il se serait contenté de l'écrire une seule fois, il se serait assuré de la mort de la victime (ce qui n'était pas le cas), il aurait fermé la porte à clé de la cave de l'extérieur et serait parti à toute vitesse du lieu du crime!
Pour ces 3 raison, qui sont pourtant simple et logiques, je ne crois pas du tout à la mise en scène.

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