Omar l'a tuée

Vérité et manipulations d'opinions. Enfin une information contradictoire sur l'affaire Omar Raddad.

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M. Rouart j'ai honte pour vous !

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Maître Dominique INCHAUSPE a publié chez Albin Michel un livre intitulé "L'intellectuel fourvoyé ; Voltaire et l'affaire Sirven".
Pour celles et ceux qui visitent régulièrement ce site et, avec l'aimable autorisation de l'auteur, vous y lirez dans ses conclusions un parallèle étonnant entre l'écrivain et l'Immortel Jean-Marie Rouart, le plus commun des mortels bâtisseurs d'innocence.

Qu'exprime dans son ouvrage l'auteur, dont je rappelle qu'il est avocat :

« ... Depuis Voltaire et Zola, les intellectuels voient des erreurs judiciaires comme d'autres aperçoivent des soucoupes volantes. La dernière en date aura été l'affaire Omar Raddad. Le lundi 24 juin 1991, le cadavre de Ghislaine Marchal est découvert dans le sous-sol de sa villa à Mougins, percé de multiples coups. Les gendarmes ont dû enfoncer la porte de la cave, bloquée de l'intérieur. Sur une autre porte du couloir figure l’inscription : « Omar m'a tuée » ; sur celle de la chaufferie, à l'intérieur de la cave : « Omar m'a t » presque illisible. Ces phrases sont écrites avec du sang. Le seul Omar de l'entourage de la victime est Omar Raddad, son jardinier. Le lendemain, il est interpellé à Toulon chez sa belle-famille. Gardé à vue, il nie le crime. Il explique être venu travailler le dimanche chez son autre employeuse, Mme Pascal, voisine de Mme Marchal, être rentré chez lui déjeuner puis être retourné chez Mme Pascal.
Très vite, on crie au racisme anti-arabe. Pourtant, on ne lit pas sur les portes : « Bob m'a tuer ». On affirme que l'enquête est bâclée. Pourtant, les experts judiciaires vont se bousculer au chevet de cette affaire : l'un examine le corps le lundi 24 juin ; trois autres l'autopsient quelques jours plus tard ; deux experts étudient tour à tour les inscriptions (et en concluent qu'elles sont de la même main, celle de la victime) ; un autre « sachant » regarde même les paires de lunettes de Mme Marchal pour vérifier si elle peut reconnaître à courte distance. Deux expertises détaillent le handicap de Raddad : à la suite d'un accident, il n'est plus habile d'aucune de ses deux mains. Or les coups portés à Mme Marchal sont disséminés sur le corps d'une façon maladroite et aucun n'a été mortel. Un laboratoire de Bordeaux détermine que des résidus de poussière trouvés sur lui proviennent de la cave de la victime. Les gendarmes épluchent les relevés de centaines de cabines téléphoniques proches de chez lui et retrouvent ainsi un appel passé à 12 h 51 à la belle-famille du jardinier. Ils interrogent de nombreux employés de plusieurs Casinos car Raddad joue. Ils constatent que le jardinier ponctionnait son compte de sommes importantes. Ils entendent tous les témoins susceptibles de l'avoir vu proche de son domicile entre midi et 2 heures (personne ne s'en souvient). Il n'y a pas d'autre piste : son frère ne lui ressemble pas et d'autres suspects sont innocentés.
Poussés par le jardinier, ses défenseurs s'engagent dans des impasses. Tout d'abord, ils bataillent pour affirmer que le rapport d'autopsie indique la date du 24 juin 1991 comme jour de la mort, pour lequel Raddad a un alibi. Mais c'est une erreur de frappe : il faut lire le dimanche 23 juin entre 11 h 50 et 13 h 30, comme il figurait dans la première étude du corps. A la demande expresse du juge, les experts expliquent que l'examen du corps, fait le lundi 24 juin en fin de journée, montre des symptômes d'une mort antérieure à trente heures. De plus, la victime devait déjeuner le dimanche à 13 heures chez des amis. Elle n'est jamais venue alors qu'elle avait appelé le matin. Le jardinier fait aussi plaider qu'il ne parle pas bien le français alors qu'il a répondu à de nombreuses questions des gendarmes et du juge. Lors d'une reconstitution, on tente de démontrer que la porte peut être bloquée par quelqu'un qui sort ensuite de la pièce mais cela tourne à un essai de Rouletabille. On glose sur la faute d'accord de l'inscription (« Omar m'a tuer » au lieu de « Omar m'a tuée ») au motif qu'une personne instruite comme la victime ne la commettrait pas. Mais, sur des carnets de bulletins de paie trouvés chez elle, les enquêteurs relèvent des phrases telles que : « Payer par l'employeur » et autres fautes grossières. De plus, si Raddad n'a pas tué, il faut expliquer comment et pourquoi un assassin machiavélique le désigne ainsi.
L'erreur judiciaire est d'autant moins facile à prouver que l'alibi de Raddad n'est pas démontré : personne, dans la cour de son immeuble ou dans la boulangerie, ne se souvient l'avoir vu à l'heure du déjeuner. L'appel téléphonique à une heure moins dix n'est pas un vrai obstacle à sa culpabilité car, entre son domicile et son lieu de travail, il n'y a que cinq kilomètres et Raddad circule à vélomoteur. De plus, sa décision de travailler chez Mme Pascal un dimanche est totalement inhabituelle : comment le tueur pervers l'aurait-il su ? Enfin, tant la voisine que la femme de ménage de la victime font état de demandes d'avances sur salaire pressantes de la part du jardinier. On peut les rapprocher de son goût du jeu et du fait qu'il n'a pas payé les derniers loyers de son logement. Ce peut être le mobile.
Enfin, chez Ghislaine Marchal, seuls les billets de banque ont disparu et le domicile n'a pas été fouillé : le coupable est un familier, non un rôdeur. Omar Raddad est condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle le 2 février 1994 par la cour d'assises des Alpes-Maritimes.
Certains intellectuels se mobilisent contre cette prétendue erreur judiciaire. A leur tête, Jean-Marie Rouart, académicien et, à l'époque, directeur du Figaro littéraire. Jean-Marie Rouart a écrit de nombreux ouvrages. Parmi eux, un excellent roman. Une jeunesse à l'ombre de la lumière : un jeune homme craint de ne pas être à la hauteur du milieu artistique dans lequel il a vécu pendant son enfance ; il multiplie les aventures sentimentales, ce penchant étant chez lui aussi fort que son goût pour la littérature. Regrets et émois y coulent au fil d'une eau limpide. On trouve aussi une biographie du cardinal de Bernis. dandy.gifBernis, le cardinal des plaisirs, qui vaut bien mieux que son sujet tant le XVIIIème siècle a plus inspiré qu'il n'a eu d'inspiration. En effet, l'académicien cultive le style « dandy voluptueux », figure humaine élevée que nous devons au siècle de Louis XV. La recréer à une époque où l'hédonisme est devenu une règle de vie semble peu original. Mais, à vouloir se démarquer en imitant, on prend des risques.
Après le cliché de l'esthète élégant que sa volupté entretient, vient celui de Voltaire corrigeant les erreurs judiciaires. Rouart commet un livre en 1994 expliquant comment un innocent, Omar Raddad, a été condamné à tort à la suite d'une enquête bâclée et biaisée et au terme d'un procès raciste. Pourtant le grand homme vert n'était pas à l'audience et il n'a jamais rencontré l'accusé. Voltaire avait au moins longuement questionné Sirven, comme avant lui les consorts Calas. Rouart fait sa propre enquête en passant une dizaine de jours sur place et en rencontrant surtout ceux qui croient en l'innocence du jardinier. Il parvient aussi à franchir la clôture de la propriété, d'où il déduit qu'un tiers a pu agir. Dans son livre, il s'étonne que l'enquête se soit surtout intéressée au jardinier marocain. Il soutient la thèse du 24 juin, date de la mort. Il s'en prend à l'avocat de la partie civile, grande conscience de gauche qui se serait fourvoyée sur les bancs de l'accusation. Il critique les expertises du haut de son Immortelle compétence. Il écrit aussi : « Ce qui choque le plus peut-être, après un examen attentif du dossier, c'est l'absence de rigueur des juges d'instruction ». Il ira même jusqu'à paraître sous la Coupole accompagné de... Omar Raddad, lui-même ! Autre cliché : je-défends-mes-convictions-jusqu'à-choquer.
Lorsque l'affaire Raddad vient devant la commission de révision de la Cour de cassation en juin 2002 (parce qu'on a trouvé, après la condamnation, des traces d'ADN masculin dans le sang sur les portes) Rouart republie son livre avec une préface intitulée « Jusqu'à la vérité ». Cette fois, il passe les bornes : « Omar Raddad (...) a bel et bien été victime d'un complot. Et à ce complot on est obligé de dire que beaucoup d'hommes, des plus éminents, des plus respectables, ont mis la main ». Le complot est l'arme favorite des paresseux : plutôt que de comprendre comment fonctionne le système, ils préfèrent lancer des anathèmes faciles. A nouveaux, l'avocat des parties civiles est mis en cause ; puis c'est le fils de la victime que l'on « charge » car il aurait eu un comportement suspect. Dans cette préface on lit encore : « A quoi sert-il d'être garde des Sceaux [à l'époque Jacques Toubon] si l'on n'est pas fichu d'examiner d'un peu plus près le dossier d'un innocent condamné injustement quand quarante écrivains et toute l'opinion le réclament ? ». Dans un article pour Le Figaro en juin 2001, il ajoute que l'affaire Omar Raddad « tient aux efforts qui ont été faits pour que la lumière n'apparaisse jamais ».
Jean-Marie Rouart est poursuivi en diffamation. A l'audience, il affirme à propos de Raddad : « (...) plus personne en France, ne croit en sa culpabilité. » Quant à la fameuse cabale, il s'agirait d'un complot inconscient. L'avocat des parties civiles lancent : « Rien ne le détourne de sa conviction. » Le procureur s'exclame : « J'ai honte pour vous. » Le prévenu est condamné à plusieurs milliers d'euros d'amende et de dommages-intérêts et le tribunal relève la pauvreté des éléments collectés « dont la recherche n'était que la conséquence d'une conviction et non son préalable ». Quelques jours après l'audience, Jean-Marie Rouart signe un autre article dans Le Figaro. Il y décrit « le fossé qui sépare deux conceptions de la justice » : celle des « gens comme vous et moi, comme l'opinion publique » qui la voient comme « une valeur morale fondatrice de nos institutions et de nos lois, qui n'est susceptible d'aucune transaction. Puis, il y a les professionnels de la justice ».
La cour d'appel (arrêt du 10 octobre 2002 de la 11ème chambre de la cour d'appel de Paris) confirme le jugement au profit des parties civiles (car, entre-temps, l'infraction pénale a été amnistiée).
Les écrits de l'académicien sont d'autant plus imprudents que le journal Le Nouvel Observateur avait déjà été condamné en diffamation pour avoir soutenu la thèse de la culpabilité possible du fils de la victime. La préface de Jean-Marie Rouart à son livre republié y faisait même allusion.
En réalité, la question n'est pas de savoir si le jardinier est innocent ou coupable. Elle est beaucoup plus technique : peut-on condamner un accusé quand la seule charge avérée est sa mise en cause par la victime ? En effet, l'enquête judiciaire pourtant méticuleuse n'a ramené aucun autre élément tangible contre Raddad. Aucun vrai mobile : les besoins d'argent du jardinier ne semblent pas pressants au point de tuer, surtout dans des conditions aussi atroces. Aucune preuve de sa présence chez la victime le dimanche 23 juin et les traces de poussière ne signifient rien chez un habitué de la maison. Des problèmes d'emploi du temps : il est difficile d'imaginer qu'après avoir palabré puis « saigné » la victime, Raddad soit rentré chez lui en mobylette, ait téléphoné à sa belle-famille et soit revenu en avance chez Mme Pascal.
Mais, au nom de l'intime conviction, les jurés ont condamné le jardinier. Ils ont fait masse des informations contenues dans le dossier, de la teneur des débats (en particulier de l'attitude de Raddad à l'audience qui ne se serait jamais départi d'un grand calme), de l'argumentation des parties civiles, des réquisitions de l'avocat général et des plaidoiries de la défense. Puis ils ont cherché quelle impression ces informations ont produite sur leur esprit : coupable ou non coupable ? Inutile de critiquer cette conception de la preuve : c'est celle de tout le monde en toute circonstance. Tout compte toujours pour se former une conviction. Inutile encore de réunir, dans un colloque, une pléiade d'experts pour dénoncer le travail de leurs collègues commis par le juge : dans toutes les affaires importantes – comme au moment de l'affaire Sirven – les experts « privés » dénigrent les experts judiciaires. Inutile enfin de penser que tous les éléments de l'affaire ne figurent pas au dossier : les contre-enquêtes ridicules menées à la demande de la défense par des détectives privés de bon sens tourneront court et l'un de ces « enquêteurs » sera même condamné en diffamation.
En clair, il aurait fallu seulement que l'affaire soit rejugée en appel pour qu'une éventuelle erreur d'appréciation sur des éléments tangibles soit corrigée. Cette procédure n'existait pas en 1994 car c'est la loi Guigou applicable au 1er janvier 2001 qui l'a créée. En revanche, on a vu que ce rejugement existait sous l'Ancien Régime ! Quand Pierre-Paul Sirven n'est pas satisfait de son hors d'instance, il saisit le parlement qui l'acquitte. Eût-il été condamné à torture ou à mort, cet appel eût été automatique. Et c'est la révolution qui, en créant les cours d'assises, n'y ajoute pas appel, car le jury, composé de citoyens, est réputé souverain, comme en Angleterre. Liberté, que de sottises on commet en ton nom !
En revanche, force est de reconnaître que l'atmosphère factice d'erreur judiciaire créée autour de cette affaire (factice car basée sur de mauvais éléments comme la prétendue erreur sur le jour de la mort ou le côté raciste de la condamnation) a été favorable au jardinier : si elle ne lui a pas évité la condamnation, elle a convaincu le président de la République de lui accorder quatre ans de grâce (ce qui est exceptionnel) en 1996 ; elle lui aura aussi permis d'obtenir une libération conditionnelle en septembre 1998. Raddad n'aura accompli « que » sept ans sur les dix-huit prononcés. A ce titre les parties civiles ont été déficientes : elles n'ont pas crié aussi fort que la défense pour dénoncer le caractère extravagant des critiques contre l'instruction. Dans les affaires judiciaires, les intellectuels ne sont que des haut-parleurs ; ils ne garantissent pas la qualité de la voix qu'il amplifient.
En novembre 2002, la Cour de cassation rejette la requête en révision au motif qu'elle ne présente aucun élément nouveau. Au contraire, les experts qu'elle a commis pour examiner les inscriptions en lettres de sang ont trouvé sur la porte de la chaufferie des « caractères évanouis ». Ils désigneraient encore Omar Raddad sous les inscriptions visibles. Qui d'autre que son meurtrier, Ghislaine Marchal, percée de quinze coups d'une lame effilée, égorgée, se traînant dans son sous-sol a-t-elle pu désigner à plusieurs reprises en écrivant avec son sang le prénom de son jardinier, Omar Raddad ?

Georges Cenci

Administrateur : Georges Cenci

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